dimanche 10 mars 2019

Un peu de cinéma

Je me souviens d'une époque hélas bien lointaine où Roland et moi essayons de donner une culture cinématographique à Natacha en regardant des "classiques". Il semblerait que la partie "on regarde en vo" ait marché, car après avoir râlé quand elle était "petite", genre entre dix et quatorze ans si ma mémoire est bonne, elle a adopté le truc. Par contre, les tentatives de lui faire regarder des westerns se sont essentiellement soldées par un "j'aime pas les westerns"… 


Et c'est là qu'il faut bien que je reconnaisse une chose : je ne suis pas si fan que ça du western en tant que genre. J'aime certains westerns, essentiellement deux : Mon nom est personne et L'homme qui tua Liberty Valance, le dernier parce que je l'ai revu récemment, mon souvenir d'un ciné club, du temps où il y avait un ciné club le vendredi soir à la télé, étant tout de même bien vague. 

Il se trouve que ni l'un ni l'autre ne sont de "vrais" westerns. Liberty Valance est un film sur la construction de la démocratie aux États-Unis, et une réflexion sur la construction de la réalité "This is the west, sir, when the legend becomes fact, print the legend." 
Mon nom est personne est un méta-western, une semi-parodie dont on ne sait trop si elle essaie d'insuffler de la vie dans un genre moribond où tout simplement de célébrer ce qu'il a de meilleur et de plus désespéré : ses tentatives maintes fois répétées de transformer en légende une histoire qui ne fut probablement, comme toute l'histoire de l'invasion du continent nord américain par les colons européens, qu'une longue suite de déprédations, de tueries diverses et d'échecs (si vous ne voyez pas de quoi je parle, allez voir du côté de Donner party , ou piste des larmes, ou… )
Tout ça pour dire que j'ai regardé The ballad of Buster Scrubs, des frères Cohen sur Netflix, après conseil de gens de goût sur lerézosocialqu'ilnefautpasnommer.

Ce n'est pas que je n'ai pas aimé (j'ai trouvé que c'était un peu long mais j'ai regardé jusqu'à la fin) mais je reste dubitative quand à ce qu'ils ont vraiment voulu faire. 
Nous avons donc un "film à sketches", dénomination idiote parce qu'en français le "sketch" suggère un truc rigolo, ce qui n'est pas du tout le cas. Considérons donc que nous avons une série d'histoires (de nouvelles, en fait) se déroulant dans l'ouest. La question étant, quel ouest ? La vérité de l'ouest, seuls ceux qui en ont vécu les différentes étapes l'ont vraiment sue, les autres n'ont que reconstructions et légendes — c'est le cas pour toutes les aventures humaines, mais c'est particulièrement le cas pour cette partie-là, grâce à la capacité des USA à transformer leur culture en moyen de conquête du reste du monde. 
Donc, ça se compose de six histoires, complètes, avec un milieu, un début et une fin, et c'est vraiment, vraiment agréable, quand on aime les bonnes histoires, ce qui est mon cas. D'ailleurs, je suis d'accord avec les frères Cohen : 

« Ce que je ne comprends pas avec les séries, et je crois c'est que c'est difficile pour nous deux, c'est que les films ont un début, un milieu et une fin. Mais les histoires ouvertes ont un début, un milieu et ensuite ils s'épuisent jusqu'à la mort. Ils n'ont pas vraiment de fin. Et réfléchir comme ça dans le contexte d'une histoire est très étrange comparé à la façon dont nous imaginons les choses. »


Six vraies histoires, donc : 

La Ballade de Buster Scruggs :
Un cowboy tout de blanc vêtu, l'air un peu niais, arrive en chantant dans un saloon, prend part à une partie de poker et se révèle être le tireur le plus rapide  de l'ouest, jusqu'au moment où arrive un autre cow-boy, tout en noir, qui le bat en duel, et l'on voit le fantôme du cow-boy s'élever en chantant dans le ciel. 
Dès le début, en fait, on ne sait pas où on est : dans l'ouest mythique, c'est sûr, le saloon est parfait, l'image est parfaite d'un bout à l'autre du film, évidemment, le costume de Buster totalement parodique tout comme sa capacité à tirer sur les cinq doigts d'un adversaire. Il perd à la fin mais il s'en va en chantant et en conservant sa dignité, ce qui est fort plaisant. 

Près d'Algodones :
 Un cowboy tente de braquer une banque, rate son coup parce que l'employé était préparé (installation sortie droit d'un Bugs Bunny, mais en réaliste), il finit la corde au cou, est sauvé par l'arrivée d'indiens qui massacrent tout le monde mais le laissent sur son cheval avec sa corde. Arrive un cowboy et son troupeau qui le sauve. Hélas, c'était un voleur de bétail : le cowboy est a nouveau pris, se retrouve la corde au cou avec d'autres malheureux, voit une jolie fille dans l'assistance. Noir. 
Oui. Alors bon, ça, c'est vraiment le truc sans intérêt, à mon sens. Les gens sont cons et méchants, la vie est nulle et absurde et on meurt bêtement. What's new ? 

Ticket Repas (Meal ticket) :
 Un cirque ambulant va de ville en ville. Le propriétaire n'a qu'un numéro : un homme sans bras ni jambes qui récite de magnifiques extraits de monuments de la littérature. Le public est composé de malheureux traîne-misères de l'ouest. L'impresario et le récitant ne se parlent jamais. Un jour, l'impresario croise un autre cirque : une poule savante attire un public nombreux. Il achète la poule. Il passe près d'un très profond ravin où coule un fleuve. Il continue, la poule est la seule occupante de la carriole. 

Alors, comment dire… Oui, c'est très bien fichu. On est ému par ces malheureux errants de coin paumé et glacial en autre coin paumé sous la flotte, et par la magie de ce type qui dit magnifiquement des bribes de forts beaux textes rendus encore plus beaux par le contexte minable dans lequel ils sont prononcés. MAIS. Quelque chose me chatouillait à la fin, et pas juste parce que je ne suis pas fan des fins sinistres (ce con de propriétaire de cirque, il a perdu son récitant, et il a une poule qui doit être aussi mathématicienne que moi…) mais parce que ça passe juste pas le Fries Test, qui est l'équivalent du Bechdel Test pour les personnages handicapés. 

Ça dit (traduit un peu à la truelle, on est dimanche) : 

"Does a work have more than one disabled character? Do the disabled characters have their own narrative purpose other than the education and profit of a nondisabled character? Is the character’s disability not eradicated either by curing or killing?"

L'oeuvre contient-elle plus d'un personnage handicapé ? Les personnages handicapés ont-ils leur propre but narratif, autre que l'éducation et le profit d'un personnage valide ? Le handicap du personnage n'est-il pas éradiqué, que ce soit en le guérissant ou en le tuant ? 

Voilà. Le merveilleux récitant de Shelley, il n'est là que pour transporter l'histoire sur le terrain du grotesque poétique. Pour être un tronc qui parle et que personne n'entend, vu les réactions de son maigre public de pauvres bougres. C'est comme dans la Castafiore, ce Tintin ou personne n'écoute personne, sauf qu'on est dans cet ouest parfaitement  reconstitué et photographié. Et donc, à la fin, personne n'a rien appris, ni gagné, ni rien, y compris le spectateur, qu'on a finalement manipulé avec art, certes, mais pour pas grand chose. 

Gorge dorée (All gold canyon) : 
Un prospecteur (Tom Waits, rien que ça) arrive dans une vallée à l'herbe grasse et parfaite, au ciel d'un bleu pur, et où comme il se doit coule une rivière. Il cherche de l'or méthodiquement, fouille les arbres pour y trouver des œufs mais est vu par la mère grand-duc et en remet trois sur quatre dans le nid,  finit par trouver de l'or, et au moment où il récupère les grosses pépites, est abattu par un nouvel arrivant. Qui s'assied au bord du trou et fume une clope pendant que le sang s'étale dans le dos du vieux prospecteur. Le timing est absolument parfait, car on le croit vraiment mort quand il se relève et zigouille le jeune con. Bien que blessé gravement, il parvient à s'en sortir et quitte la vallée après avoir récupéré l'or et enterré le jeune crétin dans le trou. Bon, c'est sans doute mon préféré. Ces images d'une nature parfaite, généreuse et immense, c'est tout à fait ce que j'ai pu ressentir les deux fois où je suis allée aux États-Unis. Et il a beau être un dur à cuire, notre orpailleur est sympa, il ne prend que ce dont il a besoin à la nature (les œufs de hibou). Sauf que bon, une fois les voiles de la photographie des Cohen levés, je me suis rappelée que la ruée vers l'or, c'était plutôt ça :
People sit among piles of bags and boxes and tents

Oh, et presque sans chercher, je tombe sur un merveilleux article qui vous explique comment certains sites d'orpaillage ou mines sont en fait encore contaminés par le mercure . Y'a des chiffres sur les pourcentages de mercure utilisé par rapport à l'or récupéré, des cartes des sites et la liste des dangers potentiels. Quoi, c'est pas poétique ? Schematic showing Schematic diagram

Et il me reste deux sketches. Zut. Non, pas ce soir, il faut que je recopie quelque chose avant d'être incapable de me relire. Demain, peut-être, si vous êtes sages. 



vendredi 1 mars 2019

Outils, artisan, etc.

Oui, bon, je sais, j'avais dit "tous les jours" et évidemment ça n'est pas "tous les jours", la faute au dimanche consacré à un stage de théâtre d'improvisation (il faisait beau, tout le monde avait la pêche ou presque, j'ai appris des trucs) qui a brisé mon élan, j'ai passé la semaine à bosser sur Sans but ni fin, en mode "semi synopsis" : j'écris ce que je vois pour la suite (déjà définie dans ses grandes lignes), je "rédige", je re-synopsise, il finit par arriver des moments où ça décolle et ça ne demande plus de s'obliger à réfléchir. Dans l'idéal. 

Et oui, donc, il m'est si rarement arrivé de ne faire qu'écrire que je considère la plupart du temps que je ne n'ai pas d' "habitudes" et surtout pas de rituels, les rituels c'est pour les religions et les publicités de produits de beauté, au cas où vous n'auriez pas remarqué, pour faire croire aux femmes qu'elles accomplissent un geste sacré quand elles se tartinent de crème à mille euros le dé à coudre. 

J'ai donc des habitudes à court terme, des stylos et des carnets et des cahiers que j'utilise un jour, une semaine, un mois, un an, ça dépend.
Et puis je me suis rendu compte qu'au milieu de tout ça, il y avait tout de même un invariant : les porte-mines en plastique de couleur du Novotel de Nantes. Oui, celui des Utopiales, je sais que ça fait "je me la pète au Novotel depuis les débuts du festival", mais prenez bien en compte que j'ai aussi l'âge qui va avec. Donc, dans les chambres du Novotel, il y a les trucs habituels, le sèche-cheveux, la bouilloire, le shampoing, la télé, et un de ces porte-mines, que je récupère toujours, au point qu'il y en a une demi-douzaine éparpillés chez moi. (Jamais la même couleur. Voilà qu'à présent je me demande qui régit et détermine le choix des couleurs de porte-mine dans les chambres.)

J'aime écrire au crayon. C'est doux et ça glisse, et si la mine est petite, ce qui est le cas avec un porte-mine, ça donne une écriture assez précise et lisible même pour quelqu'un qui cherche désespérément, depuis toujours, à écrire aussi vite qu'elle pense. (On peut pas, c'est épuisant, et les gens se plaignent de ne pas pouvoir vous lire, comme si on le faisait exprès, comme si on n'était pas engagé dans une course éternelle contre le temps et les stylos et les doigts qui n'écrivent pas assez vite et ont des crampes.). Ah, et ils sont très fins, je pense que ça joue dans le fait que je trouve agréable d'écrire avec. 

Donc, voilà, des porte-mines en plastique de couleur, jetables,  pas écolos du tout, sauf que je ne les jette pas, et qui s'accumulent, avec ça, tu peux fabriquer des vaisseaux spatiaux, t'imagines un peu le trip ? 




samedi 23 février 2019

Et donc, les porte-mine en plastique. 
Ou pas. 
Parce que maintenant que j'ai fait la photo avec les zoulies couleurs de bonbons et les lignes horizontales noires, est-il vraiment important que je disserte sur des stylos ? Hein ? Sérieusement ? 
Oui mais tu as dis que tu bloguerais tous les jours donc bloguer il faut, et comme tu n'as ni l'idée, ni la doc pour faire sérieux et étoffé, ben il va falloir faire futile et impressionniste, et surtout pas trop long. 

Tout à l'heure, je suis allée faire quelques courses, et j'ai eu droit à une série de ces petits non événements bizarres que l'on devrait pouvoir transformer en anecdotes de l'air du temps, lorsqu'on est un Auteur Véritable. De la littérature générale, quoi. 

Je vais flâner au magasin de vêtements en face du supermarché, pour rien, vu que c'est le genre qui n'a pas ma taille, et je tombe sur ce panonceau.
Et là, en dehors du fait que ce type de jean incarne la mochitude absolue, je m'interroge : depuis quand évoque-t-il les années 90 et pas les années 80 ? Et en termes de temps, pour une gamine de mettons 15 ans, ça correspond à quoi, dans mon référent, les années 90. J'avais 15 ans en 78, donc, à la louche, les années 90 c'est il y a vingt ans, donc pour la gamine, c'est comme 1943 pour moi. Ouille. 

Me dirigeant vers le fond du magasin, je vois arriver un de ces bolides braillants comme on en croise souvent quand on fait ses courses. Brun et souriant. Bon, il devait avoir quatre ou cinq ans, avait un père qui parlait une langue que je n'ai pas réussi à identifier (pays de l'Est ?), et une fois disparu dans la direction opposée, je ne l'ai plus entendu. 

Sauvée. 

Quelques minutes plus tard, entre le rayon des légumes et celui des jus de fruits, le papa du bolide a montré une petite bouteille d'eau au vendeur qui remplissait un rayon, qui lui a donné le prix de la bouteille. 30 centimes. 

Pas longtemps après, je passe à la caisse, le monsieur grand long et mince tend la bouteille à la caissière, qui la fait lire par le lecteur : 30 centimes. Mais le type ne l'a pas prise, il est ressorti sans avoir rien acheté avec son gamin et je suis restée là à mettre mes bananes et mon lait dans mon sac, et à me dire "mais tu pouvais pas penser à les lui donner, les trente centimes !!!!". 

Quelques minutes encore plus tard, à la pharmacie, où il est impossible (dieu sait pourquoi) d'avoir des boîtes de 28 comprimés d'oméprazole, devant moi, une dame accompagnée d'un très joli lévrier, poil court et brun doré, haut sur pattes, un long museau fin et promeneur, avec un collier en cuir assez large pour un fort beau motif, quelque chose qui me rappelle William Morris. 

Et pour finir, quelques dizaines de mètres plus loin,  je regarde la vitrine du magasin de déco, un type arrive en sens inverse et me dit "entrez madame, j'arrive tout de suite, je vais faire une sieste". Et il me tapote l'épaule, légèrement, et continue, et répète la même chose à la dame âgée à côté de moi, avec qui j'échange un regard du style "il n'est pas très bien, le monsieur".

Et les stylos ? Euh, comment dire, je viens de passer à peu près trois quart d'heures à transférer une malheureuse photo de mon portable naze à mon ordi, je suis désolée, lecteur que j'aime, mais il est tard, j'ai préparé un dessert pour mon stage de théâtre demain, et je n'ai pas mangé. 


vendredi 22 février 2019

Ce qui doit être nommé.

Je ne sais pas comment procèdent mes confrères pour inventer les (nombreux) néologismes que l'on rencontre dans tout ouvrage de science-fiction qui se respecte, mais je sais que je peux écrire 100 000 signes de texte alors qu'il me manque des noms de personnages, d'objets, de vaisseaux spatiaux et autres.
Bon, en général des personnages secondaires, les personnages principaux ayant la bonté de se présenter à moi pourvus d'un patronyme, ce qui m'arrange tout de même bien. Sinon, hé bien, je fais ça "à l'oreille", en tentant de donner des consonnances semblables aux noms d'extraterrestres de la même planète (oui, c'est pas réaliste, mais ça facilite la lecture, et ça donne une ambiance, un ton.) Quand j'ai deux ou trois mots, je dérive de nouveaux mots à partir de ceux-là. Quand je suis vraiment coincée, je fouine le net ou je tape des mots existants sur un clavier querty, ou, dernier truc en date, en décalant mes mains sur mon clavier azerty, ça donne des résultats assez amusants.
Un jour, une lectrice m'a fait très plaisir en me disant qu'elle avait adoré les noms dans Haute-École parce qu'ils ne ressemblaient pas à ceux des livres traduits de l'anglais.
Je ne me suis jamais lancée dans la création d'un vocabulaire ou d'une grammaire complète, ça ne m'attire pas spécialement, je soupçonne que ça me prendrait un temps fou que j'ai à peine pour écrire l'histoire, donc peut-être un jour, dans une autre vie. Bref, ces deux derniers jours, j'ai nommé des vaisseaux, deux alphabets, un moyen de communication que l'on aurait pu aisément confondre avec un smartphone (quelle horreur) mais dont des personnages ont besoin, un alcool fort et des extraterrestres qui pour le moment ne font que de la figuration, en attendant mieux.  
Et je me rends compte que je voulais parler de ces stylos, mais que je n'aurai pas le temps, car j'ai du poulet, du lait de coco et de l'ananas à transformer en dîner. 

jeudi 21 février 2019

Les ailes du désir

Donc, j'ai un creux de trad, un mois sans rien et des corrections qui m'arriveront mi-mars, parce qu'un éditeur a repoussé celle qui était prévue et parce que j'aurais dû me secouer un peu plus pour en trouver une autre mais, devinez quoi, je préfère écrire, même si je déteste profondément ne pas savoir où je vais question finances. Il faut croire qu'une partie non négligeable de mon subconscient a décidé qu'il s'en foutait, le crétin. 

Je vais donc tenter quelque chose que je n'ai jamais fait parce que je n'y arrive pas quand je traduis. J'aime traduire, ne nous méprenons pas, mais il faut bien dire une chose : ça me bouffe une énergie de dingue. Donc, je vais tenter d'écrire un billet par jour jusqu'à ce que je reçoive mes corrections. Attache ta ceinture, lecteur, nous commençons très haut dans le ciel. 

Hier soir, j'ai revu Les Ailes du Désir pour la première fois depuis la sortie. Impossible de me rappeler où je l'ai vu, ni avec qui (ça ne veut rien dire, ça fait très longtemps que je vais au ciné seule, j'aime parler des films que je vois mais pas tout de suite après.) Tout ce dont je me rappelle, c'est qu'à l'époque, Roland et Cathy, sa compagne de l'époque n'arrêtaient pas d'en parler, le film était hyper important pour eux. Il me semble que Roland l'avait aimé, mais ça fait 30 ans et mes souvenirs sont bien flous sur certains points.  

Je m'étais ennuyée comme un rat mort, moi. 

Une des premières nouvelles que j'ai écrites contenait un personnage ailé. Ce que j'écris en ce moment en contiendra aussi.

Je déteste le cirque,  surtout les petits cirques minables et pathétiques comme celui du film. 

J'avais adoré Peter Falk.

Il fallait donc que je sache si mon moi de 1987 avait tort ou si mon moi de maintenant pouvait lui accorder que c'était un classique contemporain qui n'était pas pour lui (nous ? moi ?).
Je l'ai donc regardé en entier mais j'ai eu du mal. C'est long, merde, et il ne se passe rien. Mais c'est beau. Le noir et blanc, que j'en suis venue à trouver reposant dans notre époque de couleur souvent utilisée n'importe comment, est  devenu, avec la lenteur, la marque du film d'auteur avec un grand A — c'est pénible et c'est dommage. Donc, Berlin en noir et blanc, présent et passé, par les yeux de deux anges qui sont là on ne sait ni pourquoi ni comment — l'auteur de sf trouve ça facile, cette façon qu'ont les non-auteurs de sf de poser des situations arbitraires sans les justifier par un univers — des anges, donc, détachés de tout y compris de tout contexte religieux, qui observent les humains, entendent leur pensées, notent des bribes de beauté passagère. Ils ont des noms mais on ne les connaît qu'à la fin. Le monologue intérieur de celui joué par Bruno Gantz est magnifique, un beau texte, qui doit être de Peter Handke, le co-scénariste. On entend le rythme même lorsqu'on ne repère que trois mots d'allemand. En réalité, tout le "texte", le monologue intérieur de notre ange-point-de-vue et les pensées des humains est superbe de poésie quotidienne et surréaliste, l'art de l'énumération bien pensée, juxtaposition de hasards qui n'en sont pas, poésie, donc — et comme j'ai mauvais esprit, je me suis dit qu'ils avaient de la chance, ces anges, de ne tomber sur aucun humain dont les pensées soient grotesques ou répugnantes. 
On ne peut s'empêcher de songer à L'oreille interne, ou à l'Homme dans le Labyrinthe - j'y pense à présent, je n'y ai pas pensé en regardant le film. Il y aurait beaucoup à dire sur les longues promenades de la caméra au dessus et dans Berlin, mais cela a dû être fait mille fois par d'autres plus qualifiés que moi. Je retiendrais la bibliothèque, cette merveille d'architecture années 70, les anges qui se penchent sur les visiteurs qui lisent, travaillent, réfléchissent. Le personnage du "conteur" qui se perd et va s'endormir dans un fauteuil dans un terrain vague (note aux scénaristes : il faut arrêter avec le terrain vague noir et blanc et poétique, hein, ça va finir par se voir). 

Bref. Je m'étais dit, je vais faire trois cent cinquante mots et hop, et bien non, pas hop, j'en suis déjà à 760, 761, 762… 

Les Ailes du désir, c'est donc un ange narrateur, détaché du monde, observateur comme bien des écrivains, qui veut tomber dans le réel et y parvient, et qui a en quelque sorte de la chance. On devrait être bien plus heureux pour lui à la fin. 

(… tout le monde cherche la Potsdamer Plaz, semble-t-il)

samedi 17 novembre 2018

Gilets du Gers


Je suis donc allée faire trois courses et constater si le silence quasi dominical de ce samedi était oui ou non dû aux gilet jaunes locaux. Et bien oui. 

Ils étaient au rond point central de la ville basse (la patte d'oie pour les intimes) et bloquaient joyeusement les différentes avenues. Je faisais le tour quand est arrivée, en klaxonnant et en vrombissant comme il se doit, une cohorte de camions et de motards, et peut-être de véhicules agricoles mais je n'ai pas tout vu, qui ont fait un barouf d'enfer pendant que je remontais l'avenue et traversait le Gers. C'était efficace question décibels mais ça manquait de slogans, comme il se doit pour un mouvement surgit de nulle part pour contester une mesure prise par un président venu d'on ne sait où et politiquement positionné on ne sait trop comment, quelque part entre Charles Mauras et feu la social-démocratie. 
Bref, j'ai pensé que ça avait un côté beuglement animal qui peine à s'exprimer, ce qui n'était pas gentil. 

Pendant que je traversais le pont, deux jeunes femmes minces en tenues moulantes noires avançaient souplement dans leur petit engin profilé d'aviron, sur l'eau verte et boueuse (elle l'est toute l'année). 
Le supermarché était assez vide, ainsi que ses rayons, mais pas les mêmes que d'habitude, si bien qu'on soupçonnait à la fois des errements dans les livraisons et un manque de clients habituels.  Je n'ai pas eu à faire la queue, c'est déjà ça.
 À la pharmacie, par contre, une jeune femme, la trentaine, et sa sœur, et un bébé dans un landeau, mais je n'ai pas réussi à déterminer à qui il était, râlait parce que la queue n'avançait pas et qu'elle devait attraper un bus, lesquels bus, et bien, devaient être plus ou moins coincés à un rond-point quelconque. 
En sortant, plus de défilé ni de klaxons ou de cornes de brumes, il y avait encore des gilets mais l'avenue était merveilleusement vide, pas une voiture sous les platanes et leurs feuilles mortes ni sur la chaussée. Il m'est venu à l'idée que ce serait bien comme ça tout le temps, le centre ville, genre dans un avenir où l'on aurait enfin dit adieu au pétrole.
Évidemment, on râle ici et là que "les gens" ne se mobilisent que pour des causes à courtes vue, qu'ils n'ont que de petites crispations mesquines de quasi-privilégiés, pas de vraie vision politique et sont en danger de se faire récupérer qui par l'extrême droite, qui par "les populistes", qui par je ne sais qui encore. Soit. 
À présent, depuis quand "les gens" sont-ils censés avoir le loisir de s'informer sur la planète, ses écosystèmes et la façon dont une certaine idée du "développement" les bousille ? On aimerait bien qu'ils soient plus éclairés et plus curieux, les gens, mais bon, on sait bien que les trois quart du temps, ça n'est pas le cas. Les gens partent le matin bosser en bagnole, rentrent le soir crevés et regardent la télé au lieu de lire René Dumont et John Brunner.
 Et donc, il sortent dans la rue pour une raison idiote, parce que pour une grande partie d'entre eux, la bagnole est une dépense contrainte, une nécessité pour aller au boulot et se déplacer, soit dans les départements désertés par les infrastructures, soit en ville, parce que, eh, c'est quand même bien pratique, une bagnole - je le sais, j'en ai pas, je mesure très bien quand je voudrais aller ailleurs que dans un centre ville, ou faire de grosses courses, ou aller voir mes parents, mais j'ai juste pas envie de m'endetter pour en payer une. 
Donc, le gilet jaune est à côté de la plaque, il devrait manifester pour plus de transports en commun et de transition énergétique, mais allez savoir pourquoi, on a jamais réussi à lui faire comprendre que défendre les bestioles et les arbres, c'est défendre l'écosystème qui nous a permis, depuis quelques dix mille ans, de devenir le prédateur le plus efficace de la planète. 
Le gilet jaune devrait donc m'agacer, mais en fait pas vraiment, parce que je n'ai pas bon esprit et que voir notre bon président Jupitre 1er, qui est tout de même la plus belle incarnation du néant politique que l'on ait jamais logée à l'Élysée se prendre cette baffe de réel m'amuse plutôt. Ni de droite ni de gauche, il a, en créant son mouvement, bien aidé par pas mal de pognon et des médias d'une naïveté (?) confondante, dissous aussi bien la gauche que la droite, et trône sur la désagrégation annoncée du système social français avec la bienveillance photogénique d'un Michel Drucker. Il est donc logique qu'il trouve en face de lui un mouvement de gens qui ne croient plus à la politique dite traditionnelle, et qui sont donc, au choix, votre beauf qui vote fn, votre cousin chauffeur poids lourd, votre tante Adèle qui fait cinquante bornes tous les jours pour aller bosser, votre voisin dont la mère est en EHPAD, votre voisine au chômage et dieu sait combien d'autres. 
Le plus tristement amusant est que  se tenait aujourd'hui un "salon pour le réemploi",  organisé par la ville et Trigone, le syndicat mixte qui assure la gestion de l'eau et des déchets dans le Gers. Je voulais aller y faire un tour mais les bus ne circulant que très peu, surtout la navette gratuite qui fait l'aller retour ville haute/ville basse, ben j'ai eu la flemme et je suis rentrée ranger mes courses et écrire un billet. 





vendredi 15 juin 2018

Les chroniques du retour…

J'aurais vraiment voulu bloguer plus depuis San Francisco, mais le temps, mais l'envie de me balader, mais les habituelles limitations de mes capacités de travail… 

Je vais donc vous offrir quelques flashbacks auxquels j'avais pensé sur place. 

Comme : le dernier jour. 

Le dernier jour, je me suis dit qu'il est vraiment plus facile de faire ses bagages dans un grand appart où l'on n'a finalement pas étalé grand chose (quoique…) que de préparer un départ à l'étranger et sa cohorte de paperasseries. Je savais donc qu'un uber m'attendait (oui, les adorables jeunes personnes du consulat s'occupaient de ce genre de chose, et nom de dieu que c'est pratique quand on est comme moi une anxieuse chronique qui mets deux heures pour faire le moindre truc du genre — ça n'aurait pas été le cas si j'avais eu un téléphone fonctionnel, mais mon Logicom de base n'a pas voulu de la carte sim de T-Mobile, j'ai donc fait tout le séjour sans portable). Donc un uber m'attendait, et sachant que je me débrouille avec une valise dans un escalier (vous vous souvenez de l'escalier ?)
comme une limace avec des haltères, je suis sortie et j'ai fermé la porte avant midi pour midi et demi. Et je n'avais pas le code du key lock pour y mettre la clé, donc je l'ai laissée chez le voisin
avant de m'attaquer à l'escalier. Et là, miracle, à peine avais-je lamentablement monté trois marches qu'une dame est apparue tout en haut, m'a vue et m'a gentiment aidée à monter la valise. (L'a montée toute seule, en fait.)
Une fois en haut deux fois plus vite que prévu, je n'ai donc plus eu rien d'autre à faire que m'assoir sur un muret, profiter une dernière fois de la vue des maisons voisines et de la rue avec son bois d'eucalyptus tout au bout. 

Et par ailleurs, j'ai trouvé que cette belle ville manquait de chats. Oui bon, je finirai ma vie en vieille dame à chats, c'est ainsi et il y a pire. Donc, dans le quartier tout de même assez chicos où je me trouvais, j'ai croisé des pères et des mères accompagnant manifestement des mômes en âge d'aller à la maternelle, des jeunes gens qui devaient être des étudiants de la fac de médecine/hôpital d'un gros pâté de maisons plus loin, et une quantité hallucinante de femmes entre vingt-cinq et trente-cinq ans à peu près, portant des leggings de sport hyper moulants et ce que j'appelle des baskets du futur (mais là-bas j'avais l'impression que tout le monde portait des baskets du futur, tout ce qui changeait étant leur état d'usure). Et certaines, ainsi que des dames un peu plus âgées mais en général minces, avaient des chiens. San Francisco, c'est une ville à chiens, de toutes les races, mais plutôt petits ou moyens, et que des gens minces baladent sportivement dans les parcs et les rues, qui dans les quartiers les plus agréables sont plantées d'arbres. 
Évidemment, on ne balade pas les chats, et on a en général bien raison, parce que la plupart n'aiment pas porter un collier ou un harnais et préfèrent vaquer peinards à leurs occupations félines. 
Donc, en six semaines, j'ai vu quatre chats : un gros gris poilu derrière une fenêtre dans la rue où aboutit le bas de l'escalier, un gros roux pâle lui aussi à poils longs dans le bout de jardin derrière la maison, un gris à poil court et patte blanche (je ne sais plus laquelle) et celle-ci, pendant que j'attendais mon uber. Je pense que c'était une elle parce qu'elle mrrrrrouait de façon caractéristique et était assez familière. 

Sinon, il y a un bar à chat dans cette ville, mais j'ai laissé tomber quand j'ai vu les prix. Les chats, on en voit normalement partout, non ? 

Bref.

Que je précise un truc : je me suis demandée, tout au long de ces semaines, en contemplant les eucalyptus et les crassulae géantes et les fameuses maisons à bow windows et délicieux décors peints, où étaient les électeurs de Trump. Pas dans mon quartier bobo/CSP+++/étudiants, pas dans le centre et ses gratte-ciels bancaires (quoique), pas à la plage, pas sur les quais et leurs touristes, pas à Mission, ou dans le quartier japonais ou chinois — partout ce n'étaient que des gens normaux, voyez-vous, jeunes, moins jeunes, avec ou sans enfants, horriblement sportifs dans bien des cas, noirs, hispaniques, asiatiques. On lit mal certains signes à l'étranger (c'est pour ça que c'est reposant), on repère moins bien, ou moins vite, le gros beauf de droite qu'on connait chez soi — parce que non, les vrais gens ne sont pas comme dans les films. 

Je suis montée dans mon uber, une grosse bagnole (c'était tous de grosses bagnoles ultra confortables) et le chauffeur étant du genre bavard, on a commencé la conversation habituelle : aéroport, retour, française, déjà venue dans le coin il y a vingt ans, blablabla. 
Bon, je ne l'ai pas vu longtemps, mais c'était quand même un peu le genre Clint Eastwood, soixantaine en forme, œil bleu et vif, conduisant bien (ils conduisaient tous bien).
Et là, au détour de je ne sais plus quelle phrase, quelque part sur la sortie de la ville, après les échangeurs géants aux boucles de béton hideux superposées et les malheureux sdf qui vivent dessous, il me demande : « What do they think of Trump in your neck of the woods ? » Qu'est-ce qu'on pense de Trump par chez vous ? 
Le cerveau de la mère Denis, qui généralement répond sans réfléchir (sauf pour faire la maligne ou faire rire…) se dit alors, ouh là, ma vieille, c'est le moment de ne pas dire la première sottise qui te vient, et encore moins ce que tu pense vraiment du gros sac nazi. Et je réponds un truc bien vague et n'engageant à strictement rien de rien. Je ne sais plus trop ce qu'il a répondu, mais il m'a raconté qu'en gros, il faisait ce job parce que lui et sa femme se payaient un voyage en Floride, et que donc il bossait (en plus de son job normal, ou de sa retraite, ou autre, il n'a pas dit) pour se le payer. Et que donc, Trump, cet homme efficace, le pays, etc, et que l'économie était en bonne santé.

J'ai donc fait des hmmm et des haaaaa et nous avons traversé toute la périphérie de San Francisco — et ses collines qui disent clairement que le climat est tout de même sacrément sec — et nous sommes arrivés à l'aéroport où je suis entrée en me disant, ben voilà, tu en as vu un.

Un type qui emmenait une nana qui a, au mieux, de quoi vivre mais qui avait profité pendant un mois et des poussières des miettes dorées, non, pardon, des largesses de la République avant que l'une et les autres ne disparaissent vu la vitesse à laquelle certains sont en train de les détricoter.

Oui, bon.

La prochaine fois, je vous parlerai des séquoïas. 

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